Schizophrénie et radicalisation: de quoi parle-t-on ?

Par: ELSA 2 juin 2021 no comments

Schizophrénie et radicalisation: de quoi parle-t-on ?

Schizophrénie et radicalisation: de quoi parle-t-on?

« Schizophrénie et radicalisation: de quoi parle t-on? » est un très bel article de Jean François Rey (philosophe) et Pierre Delion (psychiatre) datant du 31 mai 2021. Cet article porte une réflexion sur l’organisation des soins psychiques à l’hôpital et apporte un éclairage  clinique autour du diagnostic de la schizophrénie trop souvent mis en épingle lors d’événements médiatisés qui bousculent l’actualité publique.  Comment parle-t-on de la schizophrénie dans la presse?: trop souvent lors de passage à l’acte violent.

Or, de quoi il retourne quand on parle de schizophrénie?

Jean François Rey et Pierre Delion y parlent de prévention des rechutes dans la schizophrénie, par un suivi d’une équipe du secteur psychiatrique formée et compétente, un suivi au long cours. Ils évoquent  la différence entre contenance et contention, et font référence à la fonction ‘phorique’.

Qui sont Jean François Rey et Pierre Delion

JeanFrançois Rey est agrégé et docteur en philosophie, professeur honoraire de l’Université d’Artois. Il est directeur d’ouvrages et concepteur des Rendez-vous d’Archimède à l’Université Lille.

Pierre Delion est Pédopsychiatre et psychanalyste, et professeur émérite en pédopsychiatrie à la faculté de médecine de Lille. Il était responsable du service de psychiatrie infanto-juvénile au CHRU de Lille jusqu’en 2016. Il est également engagé depuis vingt-cinq ans dans la rénovation de la psychiatrie contemporaine.

Schizophrénie: quand les mots perdent leur sens

Quand les mots perdent leur sens, l’opinion et ceux qui la formatent font courir des risques énormes à la liberté.

Nul ne s’est avisé, jusqu’à présent, après l’agression regrettable d’une policière municipale près de Nantes, de tenter d’expliquer, même sommairement, de quoi il retourne quand on évoque la schizophrénie. On a entendu, le soir même, des mots comme « schizophrène sévère », c’est-à-dire, potentiellement dangereux.

Confusion entre dossier psychiatrique et casier judiciaire

Il n’est pas rare d’entendre, dans ces cas-là, dans les médias, parler de « dossier psychiatrique chargé », confondu sans distinction avec « casier judiciaire ». Autrement dit, on ne parle des personnes schizophrènes que lorsqu’il y a eu passage à l’acte violent. Dès lors le souci affiché devient : « comment prévenir un passage l’acte ? ». La réponse attendue est simple : enfermer.

Enfermé, cet homme l’était, condamné pour de multiples délits. C’est là qu’il développe simultanément, dit-on, les symptômes de la schizophrénie et le discours violent de l’islamisme intégriste. Les troubles mentaux seraient indissociables, ici, de l’idéologie totalitaire violente, les uns nourrissant l’autre.

On ne peut qu’être inquiet de telles réactions dont les conséquences prévisibles et imprévisibles sont redoutables. On parle à nouveau de dépistage des troubles psycho-sociaux dès l’âge de trois ans (et même « à la naissance », comme l’a suggéré un élu d’Ile de France).

La prévention de la rechute de la schizophrénie et des psychoses

On ferait mieux de parler de prévention de la rechute des psychoses telle qu’elle était prévue dans le cadre de la psychiatrie de secteur, quand la France était le modèle d’une psychiatrie à visage humain, où même les malades les plus graves étaient sujets de prises en charge dignes de ce nom. Mais il aura fallu que certains technocrates totalement ignorants de l’histoire de la psychiatrie, se mettent à se demander comment faire des économies rapides sur un « poste budgétaire » dont personne ne parlerait puisque, c’est bien connu, même si vous avez un malade mental dans votre famille, vous n’allez pas aller défiler dans la rue pour défendre une médecine des fous….

La psychiatrie de secteur un instrument nécessaire pour une psychiatrie désaliénante

Car si on y regarde bien, les personnes qui présentent ce qu’on appelle une schizophrénie, lorsqu’elles étaient suivies par une équipe de secteur, pouvaient lors de moments difficiles, c’est-à-dire quand elles sont envahies par des angoisses primitives térébrantes pour l’esprit humain, appeler un soignant connu, et lui « parler en toute simplicité » du fait même qu’il le connaissait depuis un temps certain, celui nécessaire à tisser une relation transférentielle. Vous savez le transfert, c’est celui qu’on voit sous la forme d’une relation quasi-amoureuse entre la réanimatrice et le psychanalyste dans la série En thérapie ! Eh bien, dans la psychose, dans la schizophrénie, dans l’autisme, le transfert prend une autre forme que la relation amoureuse.

Une relation de confiance avec l’équipe dans la psychose

C’est plus une relation de confiance dans la capacité des soignants à porter le patient-la fonction phorique- lors des situations périlleuses qu’il traverse à chaque crise d’angoisse. Et cette confiance, il ne peut l’accorder a priori, il ne peut que la constater après plusieurs expériences au cours desquelles le patient a vérifié que le soignant ou les soignants, qui sont censés le prendre en charge, l’ont bien porté et accompagné comme attendu. Mais pour cela, il faut qu’une équipe soignante soit connue des patients au long cours; qu’ils aient des occasions de rencontres régulières, des activités communes, des réunions instituées où se retrouver.

Une continuité des soins

Bref, qu’il y ait ce qu’on appelle une continuité des soins pour le patient par les mêmes soignants. C’était la dimension primordiale de la psychiatrie de secteur.

Et dans ces conditions, le délire, qui peut parfois pousser à l’agressivité,

  • à la condition qu’il soit accueilli et accompagné par des soignants qui connaissent le patient,
  • est canalisé,
  • transformé,
  • métabolisé,
  • et point n’est besoin pour ce patient de trouver une cause islamiste, ou toute autre raison de rationaliser sa violence interne.

Donc la vraie prévention des rechutes des maladies mentales, c’est un suivi de qualité par des personnes compétentes en psychiatrie, référentes des patients, et au long cours.

Suite de l’article

La fonction phorique

Fonction phorique : L’adjectif « phorique » nous vient du grec ancien (phorein) et veut dire « porter », aussi bien porter un petit enfant qui ne peut se porter tout seul, qu’un objet pour le déplacer d’un endroit à un autre. La fonction phorique caractérise tout ce qui relève explicitement de cette action de portage. De ce fait c’est  une partie non négligeable des activités humaines liées aux problématiques de dépendances. Pierre Delion revient sur ce concept qu’il a forgé, en écho au concept de holding développé par Winnicott.

C’est en s’appuyant sur ce concept que Pierre Delion a conceptualisé la contenance institutionnelle. La contenance institutionnelle est essentielle dans le suivi au long cours dans la schizophrénie.

Entre la mère et l’enfant, entre un adulte et un enfant, cette fonction du portage est d’ une importance considérable en ce qu’elle inscrit la relation entre ces deux êtres appartenant à deux générations différentes dans une humanité incontournable.

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